Crise de l’euro / crise de la dette : le troisième acte de la crise économique mondiale

31 juillet 2011 (article actualisé depuis avril 2010)

La crise mondiale a vu trois phases se succéder : une crise financière, une crise économique, une crise des finances publiques. A chaque étape de cette crise, les États ont su réagir par une approche coopérative au niveau international, et en particulier européen.

Crise financière

La crise financière a pris la forme d’un véritable krach boursier à l’automne 2008, en particulier lorsque les Américains laissèrent la banque Lehman Brothers faire faillite sans la secourir. Entre le plafond de la mi 2007 et le plancher de mars 2009, les bourses mondiales ont chuté pratiquement de 60 %. Un enchaînement fatal menaçait de reproduire la grande crise de 1929 : effondrement boursier, faillites bancaires, restriction du crédit, transmission de la crise à l’économie réelle par la chute de la demande suivie d’un effondrement de la production, adoption de mesures protectionnistes par les États, repli du commerce mondial, relance de l’économie à l’intérieur des frontières nationales, et en particulier par la relance des dépenses d’armement. On sait que sans cette crise de 1929 il n’y aurait sans doute eu ni Hitler, ni prise de pouvoir par les militaires japonais, ni Seconde guerre mondiale.

La crise de 2008 aurait pu faire basculer le monde dans un tel scénario catastrophe. Mais le keynésianisme est passé par là, et les leçons de l’histoire ont été retenues. Les États ont réagi non pas en se repliant sur eux, mais en refusant le protectionnisme et en coopérant. Les Européens, sous le leadership de la présidence française au second semestre 2008, ont su se concerter (sommet de la zone euro, sommet des pays européens du G7, deux Conseils européens consacrés à la crise) et préparer au mieux le sommet du G20 à Washington (15 novembre), qui a débouché sur une réaction commune. Les banques centrales ont abaissé le coût du crédit et refinancé les banques, tandis que les États se chargeaient de recapitaliser celles-ci en leur prêtant des liquidités ou en montant au capital. De la sorte, le scénario d’une faillite en chaîne des banques a été évité (souvenons-nous, là encore, que c’est la faillite de la Kreditanstalt autrichienne en mai 1931 qui a aggravé la crise en Allemagne et accéléré la montée du nazisme).

Crise économique et sociale

La crise financière s’est pourtant propagée à l’économie réelle à la vitesse du feu. A la fin 2008 et au début 2009, la production industrielle s’effondrait à des rythmes comparables à la crise de 1929 (moins 25, voire moins 50 %). Face à cette situation, les États ont là aussi réagi par des mesures coopératives qui ont emprunté au keynésianisme. La discipline budgétaire (la fameuse règle des 3 % de déficit du PIB) a été mise sous le boisseau. Les Européens ont défini ensemble un plan de relance de 2 % de leur PIB, reposant pour l’essentiel sur des mesures nationales : la Communauté européenne n’ayant pas le pouvoir de s’endetter, et son budget étant très limité (1 % du PIB communautaire), sa contribution à l’effort de relance a été modeste (5 milliards d’euros). Mais si les institutions européennes n’ont pas fait de keynésianisme par elles-mêmes, elles ont laissé les États membres en faire, et elles ont pu aussi (à travers une « facilité » financière, dont les moyens ont été accrus) secourir certains nouveaux États membres hors de la zone euro faisant face à des difficultés (Lettonie, Hongrie, Roumanie).

L’approche coopérative a été renforcée au deuxième sommet du G20 à Londres (avril 2009), qui a décidé diverses mesures pour civiliser la sphère financière (lutte contre les paradis fiscaux, plafonnement des bonus, durcissement de la réglementation financière mondiale). Grâce à cette action coopérative, la récession a finalement été limitée. Le PIB mondial n’a chuté que de 1 % sur toute l’année 2009. Les pays émergents, en particulier les poids lourds que sont la Chine et l’Inde, ont vite surmonté la secousse. Dès le 4e trimestre 2009, l’économie américaine repartait. Mais le commerce mondial a quand même chuté de 12 % sur l’année. Des pays exportateurs comme l’Allemagne et le Japon ont subi une grave récession (- 5 %). D’une façon générale, l’Europe (à la notable exception de la Pologne) a subi une importante crise économique (la plus sévère depuis la Seconde guerre mondiale : - 4 %). Les pays Baltes, l’Irlande, l’Espagne, ont vu leur taux de chômage se dégrader dangereusement vers les 20 % (contre 10 % dans la moyenne de l’UE). Une crise sociale, conséquence de la crise économique, alourdit aujourd’hui le climat dans toute l’Europe, malgré le retour à la croissance, plus timide qu’ailleurs.

Crise des finances publiques et de l’euro

C’est dans ce contexte général difficile pour l’Europe qu’est survenue la crise des finances publiques et de l’euro. Les prêts à l’économie, les mesures de relance budgétaire, et la diminution des recettes fiscales due à la crise, ont dégradé dangereusement la situation des finances publiques. La France, par exemple, a terminé l’année 2009 avec un déficit budgétaire de 8 % du PIB et sa dette publique a dépassé le seuil de 80 % (les règles du pacte de stabilité budgétaire prévoyant respectivement 3 et 60 %).

Tous les États développés sont concernés par cette dérive brutale de l’endettement public, et sont confrontés à une situation très difficile. L’augmentation des impôts n’est pas facile à faire admettre pour les gouvernements, en particulier ceux de droite, majoritaires en Europe. La diminution des dépenses publiques a un coût social et risque de replonger les économies européennes dans la crise, alors qu’elles sont encore convalescentes. Mais les pays nordiques, plus rigoureux dans la gestion de leurs finances (cf. l’Allemagne, qui a inscrit la limitation de son déficit budgétaire dans sa « loi fondamentale », ou le Royaume-Uni), et la Commission européenne, qui s’appuie sur les traités, ont rapidement insisté sur la discipline budgétaire qui fonde le pacte de la monnaie unique. Tous les États de l’UE ont dû ainsi s’engager à revenir dans les clous du pacte de stabilité à l’horizon 2013.

Si la crise des dettes souveraines concerne tous les États développés, il s’y est ajouté une crise spécifique à la zone euro. La cohésion de l’union monétaire est mise à l’épreuve à cause de certains pays fragilisés par la dérive des comptes publics (dette et déficit élevés) autant que par leur mauvaise santé économique (retards de compétitivité, déficit commercial). Les marchés financiers les appellent les « PIGS » (Portugal, Grèce, S pour Spain, et I pour Irlande plutôt que pour Italie, bien que celle-ci soit aussi observée avec inquiétude).

La Grèce s’est trouvée dans un cas tout à fait particulier, non seulement du fait de son évolution macro-économique (une dérive des prix et des salaires, une dégradation de la compétitivité du pays dans le commerce mondial), mais aussi par la falsification de ses comptes publics (sous-estimation de ses déficits et de sa dette, évasion fiscale et importance de l’économie informelle). Ce qui rend l’ajustement particulièrement douloureux dans ce pays. Dès la fin 2009, la Banque centrale européenne puis les agences de notation dégradaient la note du pays, entraînant une élévation des coûts de refinancement de l’État grec sur les marchés, et précipitant le pays davantage dans la crise : quand l’État allemand se refinance sur les marchés à un taux d’intérêt de 3 % par an, les marchés imposent à l’État grec des taux bien supérieurs, en raison du risque de faillite, et celui-ci se trouve ainsi menacé par un effet « boule de neige » de la dette (les intérêts élevés accroissent le déficit qui accroît l’endettement qui accroît les intérêts...).

Solidarité ou exclusion ?

Les marchés financiers, mus à la fois par la crainte et par les coups de certains spéculateurs, ont commencé à jouer contre la Grèce en janvier 2010, entraînant une première crise de la zone euro jusqu’à ce que le Conseil européen affirme solennellement (11 février) qu’il ne laisserait pas tomber le pays.

Un rapport de force, pour ne pas dire une course de vitesse, s’est engagé entre trois acteurs : les marchés financiers, les États fragilisés, et les autres États de la zone euro.

  • Les marchés financiers s’en prennent d’autant plus aux États fragilisés qu’ils doutent de la solidité et de la solidarité de la zone euro et anticipent un « défaut » sur la dette souveraine. Ils augmentent d’autant plus la prime de risque qu’ils sentent la crédibilité de la monnaie unique affaiblie.
  • Les États ont cherché à rassurer les marchés et l’économie contre une nouvelle crise qui se propagerait si, par exemple, la Grèce faisait faillite, puis après elle d’autres pays dans une situation aussi fragile (Espagne, Portugal, Irlande…), ce qui déstabiliserait en retour les autres économies de la zone euro, voire tout le système bancaire et économique mondial (« effet domino » et crise systémique).
  • Mais parmi les États, les plus rigoureux, comme l’Allemagne, n’ont pas voulu s’engager financièrement tant que les gouvernements en difficulté n’accompliraient pas les efforts de redressement de leurs comptes et de leur économie.

L’Allemagne est l’acteur clé de cette crise. Elle se trouve prise dans la contradiction entre son attachement à la construction européenne et son refus de voir l’union monétaire évoluer vers l’irresponsabilité des gouvernements et une « union de transferts ». C’est ainsi que les positions de Mme Merkel ont fait le grand écart entre l’évocation d’une exclusion de la Grèce de la zone euro (février 2010) et l’affirmation que l’échec de l’euro serait un échec de l’Europe (mai 2010).

On a beaucoup dit que la position de la chancelière allemande était déterminée par l’agenda de politique intérieure : les élections dans le Land (le plus grand du pays) de Rhénanie du Nord – Westphalie, qui ont d’ailleurs été perdues par la CDU le jour même (9 mai, « jour de l’Europe ») où les Européens décidaient en catastrophe d’un fonds de stabilisation pour l’euro. La chancelière a été contrainte à un délicat exercice d’équilibrisme et sa popularité y a laissé des plumes, mais son attachement réaffirmé à la « culture de stabilité » qui n’est selon elle « pas négociable » traduit une opinion dominante dans son pays. Les Allemands, qui ont subi dix ans de vaches maigres (modération salariale, réduction des acquis sociaux) pour renforcer leur compétitivité, ne veulent ni voir la stabilité de la monnaie menacée, ni payer pour des pays « cigales » qui se sont laissé vivre en toute insouciance. Il s’y ajoute une approche « communautaire » propre aux peuples germaniques (Allemands, Autrichiens, Néerlandais, Flamands, Suédois…) : l’appartenance au groupe est conditionnée au respect de la règle, et quiconque ne la respecte pas (par exemple la Grèce) s’exclut de lui-même.

A l’inverse, la Grèce puis d’autres pays fragilisés ont demandé que leurs efforts de redressement soient accompagnés de la solidarité des Européens, en particulier pour emprunter à des conditions plus décentes que les taux extravagants exigés par les marchés paniqués - qui tendent à enfoncer les pays fragilisés au moment où on cherche à les sauver. Ils ont été soutenus entre autres par la France, l’Espagne et l’Italie. C’est l’Europe solidaire, méditerranéenne, latine, égalitaire, inclusive, contre l’Europe nordique, qui croit à la vertu, à la règle et à la compétition. Mais pour être tout à fait objectif dans ce débat sur la solidarité, il faut préciser que ces pays ont été substantiellement aidés, depuis une bonne vingtaine d’années, par le budget communautaire : alors que la France et l’Allemagne sont des « contributeurs nets » à l’Union, la Grèce notamment a été « bénéficiaire nette » (à travers les aides agricoles et régionales) à hauteur de 2 à 3 % de son revenu national brut annuel (solde positif de 6 milliards d’euros en 2008, et encore 3 milliards en 2009).

L’Allemagne est en position de force dans ce débat : elle a pour elle la loi des traités (qui interdisent le renflouement – no bail out – d’États membres de la zone euro) et le statut d’indépendance de la Banque centrale européenne ; personne ne peut tirer dans son portefeuille sans son accord ; et surtout les partenaires en difficulté n’ont pas d’autre solution que de recourir à elle (à moins d’une sortie de l’euro, extrêmement coûteuse). Mais Berlin a aussi dû bouger sous la contrainte des marchés et sur fond de tensions politiques (divergences franco-allemandes ; propos condescendants sur les Grecs, dans les médias et chez certains hommes publics en Allemagne, qui ont entraîné en Grèce la réclamation de nouvelles réparations pour la guerre ; et enfin intervention directe du Président Obama lors du week-end crucial du 7-9 mai 2010, et à nouveau ensuite).

Après la déclaration de solidarité du 11 février, et après de multiples tergiversations, l’Allemagne a accepté (sommet de la zone euro du 25 mars 2010) la mise en place d’un plan d’aide bilatérale à la Grèce (80 milliards d’euros), mais utilisable en « dernier recours » et pour « compléter » l’aide du FMI (30 milliards).

Ces décisions n’ont pas suffi à calmer les marchés, qui se sont mis à paniquer à propos d’une possible contagion de la crise au Portugal et à l’Espagne. Le troisième sommet de la zone euro (7 mai) n’a pu se contenter de déclencher le plan d’aide à la Grèce en échange de son programme de redressement budgétaire : il a dû réaffirmer son « engagement à garantir la stabilité, l’unité et l’intégrité de la zone euro » et décider d’un fonds de stabilisation, mis au point dans l’urgence par les ministres des finances de la zone euro (9 mai).

Ce fonds d’un montant total de 750 milliards d’euros (près de 10 % du PIB de la zone euro), décidé pour trois ans, crée une sorte de bouclier protecteur autour de la zone euro pour la mettre à l’abri de l’affolement des marchés financiers. Le Secrétaire d’État français aux affaires européennes, Pierre Lellouche, l’a alors comparé à l’article 5 de l’OTAN (la clause d’assistance mutuelle en cas d’agression armée).

Ce fonds de garantie se décompose en plusieurs éléments :

  • une facilité de 60 milliards d’euros (« mécanisme européen de stabilité financière », MESF), mise en place dans le cadre communautaire et comparable à la facilité de 50 milliards existant pour aider les pays n’appartenant pas à la zone euro : malgré la clause de « no bail out », cette nouvelle facilité est créée sur la base d’un article des traités évoquant des « circonstances exceptionnelles » ;
  • un fonds intergouvernemental de 440 milliards d’euros, garantis par les Etats de la zone euro, qui prend la forme d’une entité privée de droit luxembourgeois - c’est la Facilité européenne de stabilité financière (FESF) ; cet instrument, créé sur une base ad hoc et intergouvernementale, ne peut être activé que par un accord unanime (donc avec l’aval de l’Allemagne) ; il emprunte sur les marchés et reprête aux pays en difficulté, ce qui constitue une sorte de mutualisation de la dette souveraine commune ; mais comme tous les Etats de la zone euro n’ont tous une notation permettant à la FESF d’emprunter aux meilleures conditions sur le marché, celle-ci ne peut emprunter que la moitié du montant théorique ; ce n’est qu’en juin 2011 qu’il a été décidé d’accroître les garanties des Etats pour porter la capacité effective d’emprunt à 440 milliards ;
  • le FMI complète ces deux mécanismes en apportant la moitié des ressources apportées par les Européens (250 milliards de prêts) : Mme Merkel a tenu à l’implication du FMI, en l’absence d’un « fonds monétaire européen », pour mieux surveiller les engagements d’austérité des pays aidés.

Mais ce qui a été également décisif pour gérer cette crise, c’est la décision « indépendante » et « exceptionnelle » de la Banque centrale européenne de se porter acquéreur des obligations grecques pour parer à une nouvelle crise de liquidités qui était en train de se développer. Cet achat « non conventionnel » d’obligations d’Etat par la BCE (qui a dépassé au total les 70 milliards d’euros) a fait jouer à la Banque (qui décide à la majorité des gouverneurs) un rôle fédéral de prêteur en dernier ressort, que ni la Commission européenne ni la coopération intergouvernementale ne pouvaient ou ne voulaient jouer. Cette intervention a été publiquement critiquée par Axel Weber, le représentant allemand au Conseil des gouverneurs de la BCE, mais ces critiques l’ont en fait obligé à se retirer de la course à la succession de M. Trichet (le poste de président de la BCE reviendra à l’automne 2011 à l’Italien Mario Draghi, un défenseur de l’orthodoxie).

En contrepartie de ces actions de solidarité financière, l’Espagne et d’autres pays européens ont dû s’engager comme la Grèce dans des programmes d’austérité pour échapper à la pression des marchés. Après le plan grec, les mécanismes de solidarité décidés en mai 2010 ont dû être mobilisés en faveur de l’Irlande (plan d’aide de 85 milliards d’euros, novembre 2010, auquel contribuent aussi le Royaume-Uni, le Danemark et la Suède) puis du Portugal (plan d’aide de 78 milliards, mai 2011). Tous les pays aidés ont dû prendre des engagements d’austérité sous le contrôle vigilant d’une troïka Commission européenne - FMI - BCE.

Discipline budgétaire ou gouvernement économique ?

Le compromis entre discipline budgétaire et solidarité dans la zone euro a conduit à rouvrir le débat sur la gestion de l’union économique et monétaire.

Les Allemands ont imposé le principe de stabilité au moment de la création de la monnaie unique : indépendance de la Banque centrale européenne, priorité à la stabilité des prix par rapport au soutien à la croissance, discipline budgétaire assurée par le « pacte de stabilité et de croissance » de 1997 (avec de possibles sanctions). A l’inverse, les Français n’ont cessé de pousser à la création d’un « gouvernement économique » afin de plier les règles de la discipline budgétaire sous la volonté d’une politique économique coordonnée visant la croissance. Plusieurs pays emmenés par l’Allemagne n’y sont pas prêts : pour eux, l’État n’a pas à dicter la politique économique aux entreprises ou aux syndicats, les règles sont là uniquement pour garantir la stabilité de la monnaie unique et la discipline budgétaire. Nous sommes là au cœur de la contradiction du pacte de la monnaie unique.

En regard des règles disciplinaires, le traité de Maastricht a prévu que les ministres des finances de l’UE (le Conseil Ecofin) pourraient adopter des « grandes orientations de politique économique », et le traité de Lisbonne a même ajouté que la zone euro (l’Eurogroupe) pourrait adopter les siennes propres. Mais en pratique la coordination des politiques économiques reste lâche. Les choix économiques et budgétaires restent nationaux en vertu des traités. Les stratégies économiques communes adoptées par l’UE affichent des indicateurs chiffrés sans aucune contrainte : la stratégie de Lisbonne (adoptée en 2000) visait ainsi à faire de l’économie européenne « la plus dynamique et la plus compétitive du monde en 2010 » (sic) ; la stratégie UE2020 (adoptée par le Conseil européen du 17 juin 2010) ne fait que lister des objectifs en matière de compétitivité, d’environnement, d’éducation, de cohésion sociale.

Ce qui est plus solide en matière de coordination économique, c’est un petit budget européen (1 % du PIB) finançant quelques politiques communes (politique agricole commune, politique de cohésion régionale), un marché unique encadré par des règles communes de concurrence, et une monnaie unique qui implique à la fois discipline et solidarité.

En fait, c’est dans les crises que s’improvise le « gouvernement économique » de l’Europe. Le pacte de stabilité a subi sa première crise en 2003-2005, quand la France et l’Allemagne sont toutes les deux sorties des clous, se sont opposées aux sanctions proposées par la Commission, et ont imposé un assouplissement de l’interprétation du pacte. En 2008-2009, on a décidé de le mettre entre parenthèses de nouveau, parce que l’heure était grave et que le keynésianisme revenait à l’honneur pour sortir de la crise. En 2010-2011, les Européens ont su dans l’urgence mettre en place des mécanisme de solidarité financière tout en réaffirmant la discipline budgétaire, mais peinent à définir une politique économique commune.

Au début de la crise grecque, sous la pression française, Mme Merkel a accepté du bout des lèvres qu’on parle de « gouvernement économique » (Conseil européen du 11 février 2010), mais en précisant que ce gouvernement devait être décidé à l’unanimité par le Conseil européen. En contrepartie de sa solidarité, accordée au compte-goutte, Mme Merkel entend en effet tirer les pays européens vers la conception allemande : discipline budgétaire, responsabilité des Etats (y compris par une possible mise en faillite), et efforts de compétitivité. Dans le même temps, elle s’oppose à l’institutionnalisation des sommets de la zone euro, comme le réclame la France.

La France a de son côté tenté de susciter un débat sur la politique économique allemande et sur sa coordination avec les autres Etats membres. Mme Lagarde, ministre de l’économie, a ainsi accusé l’Allemagne d’engranger des excédents commerciaux et de mener une politique de compétitivité salariale au détriment de ses partenaires européens. Elle a dit officiellement ce que beaucoup d’économistes français ou anglo-saxons répètent depuis longtemps, et a reçu des soutiens dans plusieurs capitales (et aussi à la Commission européenne), et même de la part des États-Unis, inquiets des politiques d’austérité mises en place en Europe. Mais cette offensive a aussi déclenché des réactions d’hostilité et d’indignation du côté allemand, sur le thème que ce n’est pas au bon élève de se mettre au niveau des moins bons. Dans toute cette crise, la France n’a pas d’autre choix que de coller à l’Allemagne, car ce sont les marchés qui menacent de se faire les arbitres de ces divergences, et ils ne penchent pas du côté de la France, dont les finances publiques sont bien plus mal au point que celles de l’Allemagne. La France se retrouve en réalité à nouveau dans la situation de 1983, quand elle avait dû faire le choix de la rigueur pour coller au Deutsche Mark.

Les progrès sur le « gouvernement économique » de l’euro se sont donc faits surtout dans le sens de la discipline. Ils ont été produits à l’automne 2010 par la convergence des travaux de la Commission européenne (qui a le pouvoir d’initiative en matière législative), d’un groupe de travail des ministres des finances réunis autour de M. Van Rompuy, président du Conseil européen, et des négociations franco-allemandes (pacte de Deauville entre M. Sarkozy et Mme Merkel, 18 octobre 2010). Ils comportent plusieurs éléments :

  • Les pouvoirs d’Eurostat ont été renforcés pour vérifier la véracité des comptes publics européens et éviter la répétition des déclarations frauduleuses de la Grèce.
  • Il a été décidé en septembre 2010 de mieux coordonner la préparation des budgets nationaux : au cours d’un « semestre européen » (première moitié de l’année), le Conseil européen adopte des orientations stratégiques sur la base desquelles les États membres préparent leurs programmes de stabilisation budgétaire, qui doivent être approuvés par le Conseil Ecofin ; puis, à l’automne, les parlements doivent voter les budgets nationaux sur ces bases. Cette procédure a été mise en œuvre pour la première fois en 2011.
  • En matière de renforcement du pacte de stabilité et de croissance, le « pacte de Deauville » entre Mme Merkel et M. Sarkozy a été largement avalisé par le Conseil européen des 28-29 octobre. Les sanctions du pacte doivent être renforcées à travers son « volet préventif », visant les Etats qui ne réduisent pas assez vite leurs déficits budgétaires, et prendre la forme d’un dépôt financier du gouvernement sanctionné. Mais contrairement à ce que souhaitaient la Commission et l’Allemagne (et à ce que défend encore le Parlement européen aujourd’hui dans la procédure législative), le caractère semi-automatique des sanctions (nécessité d’une majorité qualifiée pour les rejeter, alors qu’aujourd’hui les sanctions doivent être adoptées par une majorité qualifiée au Conseil) a été atténué par le Conseil européen. Pour ce dernier, il faut toujours, au point de départ, réunir une majorité politique pour sanctionner un État (dans le volet préventif comme dans le volet répressif), ce qui consacre le triomphe de « l’esprit de finesse » sur « l’esprit de géométrie », pour reprendre la terminologie de Pascal.

C’est donc le travail commun de la France et de l’Allemagne, qui sont les deux principaux pays de la monnaie unique, et qui partent de deux approches différentes (celle du Nord et celle du Sud), qui permet d’avancer dans la cohésion de la zone euro. Madame Merkel a fait de nombreuses concessions en acceptant la solidarité financière (y compris par la pérennisation au-delà de trois ans du fonds de stabilité) et en renonçant à l’automaticité des sanctions (que seuls les Pays-Bas et la Finlande soutenaient au sein de la zone euro). En contrepartie, elle a obtenu plusieurs concessions : une révision des traités, afin que l’aide financière allemande aux pays de la zone euro bénéficie d’une « sécurité juridique » face à la Cour constitutionnelle de Karlsruhe ; une procédure impliquant le secteur privé dans la restructuration des dettes souveraines, pour éviter le système de la privatisation des bénéfices et de la socialisation des coûts.

Vers une plus grande solidarité

L’accord de Deauville a été critiqué par Jean-Claude Trichet, président de la BCE, jugeant qu’une procédure de mise en faillite risquait de remettre le feu aux marchés. De facto, ces derniers se sont mis à s’attaquer à nouveau à plusieurs pays fragiles : Irlande, mais aussi Portugal, Espagne, voire Italie et Belgique - ce qui s’est traduit par une hausse des taux exigés pour le refinancement de ces pays.

En réaction, les gouvernements ont adopté les plans d’aide à l’Irlande (novembre 2010) puis au Portugal (mai 2011) et ont avancé dans la mise au point du nouveau mécanisme post-2013 (« mécanisme européen de stabilité »), à travers une révision de l’article 136 du TFUE (sans toucher à la clause de « no bail out ») décidée au Conseil européen des 18-19 décembre 2010.

Mais Mme Merkel, notamment pour des raisons liées au débat intérieur allemand, a continué à monnayer pied à pied la solidarité de l’Allemagne et à maintenir l’épée de Damoclès des marchés pour obliger les pays fragiles à se réformer. Elle a ainsi repoussé toute velléité d’accroître le montant du fonds de stabilisation financière, ou bien d’émettre des « obligations européennes » qui dilueraient la responsabilité des États plus faibles (proposition de MM. Juncker et Tremonti, ministres luxembourgeois et italien des finances, d’une agence européenne de la dette, reprise par de nombreux responsables).

Proposé par la Chancelière avec l’accord de Paris, un « pacte de compétitivité » a été avalisé au quatrième sommet de la zone euro du 11 mars, puis adopté officiellement au Conseil européen du 24-25 mars. Accepté par d’autres pays que ceux de la zone euro (d’où son nom de « pacte euro plus »- seuls le Royaume-Uni, la Suède, la République tchèque et la Hongrie s’en tiennent à l’écart), il comprend des exigences de convergence économique (indexation des salaires sur la productivité, début d’harmonisation fiscale) et de discipline budgétaire.

Malgré les avancées dans la mise au point du MES, et dans la solidarité à l’égard de la Grèce (notamment par une réduction du taux des prêts accordés), de l’Irlande et du Portugal, la crise a rebondi à partir d’avril du fait des craintes sur l’évolution économique grecque (poursuite de l’effet « boule de neige », insuffisance des rentrées fiscales et des privatisations) et sur une possible contagion à l’Espagne et à l’Italie. Les responsables allemands ont aggravé la crise en évoquant publiquement l’hypothèse d’une restructuration de la dette grecque, et en exigeant une participation obligatoire des créanciers privés à un nouveau plan d’aide (ce qui équivaudrait en termes financiers à un « défaut »). Une telle hypothèse (probablement couplée avec une sortie de la Grèce de l’euro) s’avérerait désastreuse non seulement pour la Grèce elle-même (qui serait privée de l’accès aux marchés financiers et s’enfoncerait durablement dans la crise, comme l’Argentine après 2001), mais aussi pour le système bancaire et économique européen et mondial qui est encore convalescent (risque de contagion de la faillite grecque aux banques puis aux autres économies de la zone euro).

C’est pourquoi Mme Merkel, après de nouvelles rencontres avec M. Sarkozy (17 juin puis 20 juillet) et sous la double pression des marchés et de Washington, a accepté de nouvelles concessions : acceptant d’abord une participation des banques privées sur une base volontaire et non obligatoire (selon le modèle de « l’initiative de Vienne », utilisée en 2009 pour secourir les États d’Europe centrale), puis la mise au point d’un nouveau plan d’aide à la Grèce adopté au sommet de la zone euro du 21 juillet 2011 (160 milliards d’euros, y compris une participation volontaire du secteur privé, évitant ainsi le « défaut » ; en contrepartie d’un nouveau plan de rigueur imposé par la troïka UE-BCE-FMI). Surtout, pour stopper la contagion, ce plan s’accompagne de la possibilité donnée au fonds de stabilité (FESF puis MES) de racheter les obligations d’Etat sur les marchés, ce que seule la BCE pouvait faire jusqu’à maintenant. L’aide de ce fonds doit toujours être déclenchée à l’unanimité, pour satisfaire les Allemands qui souhaitent ainsi conserver un moyen de pression sur les pays aidés.

Conclusion : une union économique et monétaire en voie de consolidation

Les Européens - à travers l’action du moteur franco-allemand - ont évité le scénario du pire : la sortie d’un pays de la la zone euro et / ou sa mise en faillite, qui menaceraient ensuite d’autres pays de la zone euro et toute l’économie européenne et mondiale. Ils ont ouvert la voie à une consolidation du pacte fondateur de la monnaie unique, conciliant le souci de solidarité et de volonté politique propre à la France, et la culture de stabilité propre à l’Allemagne.

Pour autant, les solutions qui ont été trouvées tiennent plus du bricolage que du gros œuvre. La crise ne sera sans doute pas terminée tant que les économies européennes les plus fragiles n’auront pas restauré leur compétitivité et avancé dans leur processus de consolidation budgétaire. Or le risque est que la cure d’austérité imposée par l’Allemagne freine la reprise et hypothèque ainsi ce processus de consolidation. Le modèle allemand a ses vertus (le travail, le sérieux, l’épargne, l’innovation) mais par définition le monde ne peut se composer uniquement de pays qui compriment leur consommation pour exporter (l’ancien chancelier allemand Helmut Schmidt a expliqué que ce modèle n’était pas même dans l’intérêt du pays qui le pratiquait - cf. son interview dans le Monde du 8/12/2010).

Une réflexion plus large, au niveau européen comme au niveau mondial, est donc nécessaire pour gérer les déséquilibres de l’économie mondiale et réussir le désendettement des pays « riches » sans tuer la croissance.

Il est peu probable, malgré les appels lancés par de nombreux économistes français ou anglo-saxons, que l’Europe puisse s’orienter vers un véritable gouvernement économique et un « fédéralisme budgétaire » au sens d’une solidarité financière accrue et d’une relance de la dépense publique européenne. L’Allemagne et les pays nordiques aussi rigoureux qu’elle sur la dépense publique y sont totalement opposés. Même Jacques Delors, qui préconise depuis longtemps des emprunts européens pour financer des grands projets d’infrastructure (proposition reprise aujourd’hui à son compte par M. Barroso, président de la Commission européenne, et par d’autres), préfère parler d’une coordination des politiques économiques, plutôt que d’un gouvernement économique. Et si Jean-Claude Trichet utilise les termes de « fédéralisme budgétaire », c’est uniquement au sens de la discipline du pacte de stabilité.

De même, il est peu probable, bien que la politique économique fasse l’objet de débats en Allemagne même, que Berlin accepte de laisser filer l’inflation pour favoriser le désendettement, ou de relancer artificiellement sa demande intérieure (malgré la pression de ses partenaires). La relance de la croissance en Allemagne, accompagnée d’une poussée de revendications salariales, n’en constitue pas moins un élément extrêmement positif.

La « gouvernance économique » de la zone euro passe par un accord qui se cristallise désormais sur plusieurs points : la solidarité (mécanisme européen de stabilité, aides du budget européen), la surveillance et le contrôle (des budgets et des politiques économiques nationales), la responsabilisation (des investisseurs privés, à travers la procédure de restructuration future des dettes souveraines, et des États en retard de compétitivité), la bonne gestion des deniers publics (renforcement du pacte de stabilité assorti de sanctions), le besoin de favoriser l’innovation et la compétitivité (stratégie UE2020), la réglementation (de la sphère financière), une cure de rigueur dans les pays en retard de compétitivité (Grèce, Portugal, Espagne en particulier).

Le taux de change de l’euro et la question de la réciprocité des échanges (respect des normes sociales, environnementales, sanitaires) jouent aussi un rôle important pour maintenir la compétitivité des exportations européennes, et c’est un élément de débat avec les autres grandes économies du monde (en particulier les États-Unis et la Chine).

D’autres pistes comme l’harmonisation fiscale, la taxation des banques et des transactions financières, le relèvement des normes sociales européennes, la mise en place d’euro-obligations et la mutualisation d’une partie de la dette des États, sont évoquées, notamment par la gauche (voir la déclaration PS - SPD du 21 juin), mais auront du mal à s’imposer tant que le rapport de force ne sera pas favorable à la gauche en Europe.

Le débat doit en tout cas progresser, en particulier entre la France et l’Allemagne, qui forment ensemble la clé de voûte de l’euro et de l’Europe.


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